Manager avec cœur : est-ce rentable ?

Parlons de leadership. Il y a plusieurs manières d'aborder cet art, et certaines sont moins intuitives que d'autre dans un monde qui nous met en permanence en concurrence. Alors : charisme, dévouement ou "service ?

Pauline Noack Fraissignes

5/2/20265 min read

Leader - Photo de <a href="https://unsplash.com/fr/@jaysung?utm_source=unsplash&utm_medium=referral&
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Un client me contacte avec un objectif clair : devenir un vrai leader.

Sur le papier, tout va bien. Son équipe fonctionne, les résultats sont là, son boss est satisfait. Pourtant, il ressent une forme de plafond de verre qui l'empêche de gravir le dernier échelon hiérarchique.

"Est-ce que je manque de charisme ?" Est-ce la bonne question ?

Le charisme, ou la direction du regard

Selon l'Académie française, le charisme désigne une "influence, un ascendant exercé sur autrui par une personnalité". Est-ce avec du charisme qu'on progresse ?

Le charisme n'est ni un don ni une posture, c'est plutôt le produit d'une vision claire et d'une cohérence profonde entre cette vision et son identité. Mais pour être efficace, attention à ne pas regarder dans la mauvaise direction :

  • regard tourné vers soi : pour convaincre, s'imposer, exister ?

  • regard tourné vers les autres : pour comprendre, activer, faire grandir ?

L'illusion du chef omniscient

Le modèle classique du leadership repose sur une logique rassurante : celui qui commande sait, celui qui sait décide, celui qui décide fait avancer. Les rôles sont clairs, la hiérarchie lisible, le pouvoir centralisé. Mais ce modèle s'est construit dans un monde qui n'existe plus, un monde où l'information était rare, lente, concentrée au sommet.

Aujourd'hui, vos collaborateurs ont accès aux mêmes données que vous, souvent plus vite. Ils identifient les dysfonctionnements avant vous, comprennent finement les attentes clients, et portent des idées que vous n'aurez jamais seul.

Dans ce contexte, chercher à renforcer son charisme pour mieux s'imposer revient à optimiser un levier devenu secondaire. Ce n'est plus la capacité à décider seul qui fait la différence : c'est la capacité à mobiliser l'intelligence collective.

Le servant leadership : un renversement qui dérange ?

Le concept est formulé dans les années 1970 par Robert Greenleaf, dans son essai fondateur The Servant as Leader (1970). Son postulat est radical : le rôle du leader n'est pas d'être servi par son équipe, mais de la servir.

Le mot dérange. Il évoque la faiblesse, la soumission, la perte d'autorité. C'est précisément pour cela qu'il mérite qu'on s'y arrête.

Ce que Greenleaf décrit, c'est en réalité une forme ancienne et exigeante de grandeur : la magnanimité (cette disposition à se préoccuper sincèrement de ce qui est grand, c'est-à-dire du développement des autres plutôt que de la préservation de sa propre image). Et avec elle, une humilité qui n'est pas faiblesse, mais lucidité : reconnaître que l'on n'est pas le seul dépositaire du savoir ni de la solution.

Un servant leader n'est pas un manager "gentil" ou permissif. C'est un leader exigeant, mais dont l'exigence change de cible. Il ne cherche pas à prouver qu'il est le plus compétent dans la pièce, il cherche à faire en sorte que la pièce, dans son ensemble, devienne plus compétente que lui.

Concrètement, cela se traduit par :

  • lever les obstacles plutôt que contrôler ;

  • clarifier le sens plutôt qu'imposer des tâches ;

  • protéger l'équipe plutôt que se protéger soi-même ;

  • développer les personnes plutôt que dépendre d'elles.


Ce renoncement au chef omniscient est souvent vécu comme une perte. Il ouvre, en réalité, un levier de puissance considérable.

Des bénéfices concrets pour toutes les parties prenantes

Le servant leadership n'est pas une posture humaniste déconnectée des enjeux business. C'est un levier de performance documenté :


Pour les collaborateurs : Les recherches de Gallup (*State of the Global Workplace*, 2023) montrent que les équipes dont les membres se sentent considérés, écoutés et utiles affichent des niveaux d'engagement nettement supérieurs ; avec à la clé plus d'initiative, plus de créativité, plus de responsabilité spontanée, et moins de turnover. Un collaborateur engagé ne fait pas seulement ce qui est attendu de lui. Il résout des problèmes qu'on ne lui a pas demandés de résoudre.

Pour les managers : Les travaux d'Adam Grant (*Give and Take*, 2013) montrent que les leaders orientés vers la contribution des autres (les givers) obtiennent, paradoxalement, les meilleurs résultats à long terme. L'humilité et la magnanimité ne sont pas des sacrifices : elles constituent un mode d'influence durable et profond.


Pour l'organisation : Robert Greenleaf lui-même formulait l'enjeu en ces termes : une organisation saine est celle où les personnes qui y travaillent grandissent en tant que personnes. Les études de James Sipe et Don Frick (*Seven Pillars of Servant Leadership*, 2009) confirment que les entreprises pratiquant ce style de management affichent une fidélité accrue, un recrutement organique (les talents parlent, et ils choisissent leur manager autant que leur entreprise), et une performance durable difficilement copiable.

La vraie question : l'ego ou l'équipe ?

C'est la question que j'ai posée à mon client :

"Pour qui tu manages ? Pour que ça se voit, ou pour faire progresser l'entreprise ?"

L'ego n'est pas un problème en soi. Mais lorsqu'il devient le centre du management, il détourne une énergie précieuse. Un management centré sur l'image de soi cherche à rassurer, à convaincre, à exister. Un management centré sur l'équipe, pour la progression de l'entreprise, cherche à faire réussir, à faire grandir, à faire émerger.

Le "servant leader" a fait ce choix. Il ne cherche pas à réussir grâce à son équipe. Il cherche à ce que son équipe réussisse, et sa propre réussite devient une conséquence.

C'est une logique simple, profondément humaine, car dans toutes les relations qui durent, professionnelles ou non, la valeur naît du même mouvement : donner sans calcul immédiat. Nous le savons intuitivement. Nous avons simplement appris à croire que le travail obéissait à d'autres règles.

Le vrai charisme : celui qu'on a envie de suivre

Le vrai charisme d'un manager ne tient pas à sa capacité à impressionner une salle. Il tient à quelque chose de beaucoup plus tangible : donner envie à une équipe d'avancer ensemble.

Et cette envie ne se décrète pas. Elle se construit : quand les collaborateurs voient, concrètement, que leur réussite compte, que leur parole est entendue, que leur potentiel est reconnu.

Le charisme devient alors une conséquence. Pas celui qui impose, mais celui que l'on suit.

Devenez ce manager dont l'équipe parle encore des années après. Celui que l'on vient chercher non par obligation, mais par confiance.

Le servant leadership n'est pas une mode. C'est un retour à l'essentiel : on n'obtient pas le meilleur des gens en les dominant. On l'obtient en leur montrant qu'ils comptent, et qu'ils sont capables.

Mon client est déjà en chemin. Et il observe un effet inattendu, presque paradoxal : plus il se met au service de son équipe, plus il retrouve de la joie dans son rôle de dirigeant.


Vous travaillez votre posture managériale ?


Références :

Robert K. Greenleaf, The Servant as Leader, 1970

Gallup, State of the Global Workplace, 2023

Adam Grant, Give and Take, Viking Press, 2013

James W. Sipe & Don M. Frick, Seven Pillars of Servant Leadership, 2009